« Les rayons et Les ombres » film de Xavier Giannoli sortie 18 mars 2026
avec Jean Dujardin , Nastya Golubeva et August Diehl
Dans l’émission Clap cinéma du 7 février nous avons rapidement débattu Anne , Laura et moi de ce film . Nous avons toutes admiré le travail des acteurs, la fidélité de la reconstitution historique , costumes, lumières, décors, voitures… mais il est nécessaire d’apporter quelques précisions si vous n’avez pas encore décidé d’aller le voir . Le titre est emprunté au recueil de poésies de Victor Hugo les rayons étant le symbole de la connaissance et les ombres de l’ignorance .
Si les films sur la Résistance sont nombreux ceux sur la Collaboration en France sous le régime de Vichy sont moindres , période taboue, mauvaise conscience nationale, mythe d’une France résistante …) Xavier Giannoli s’est attaqué à un personnage fusillé en février 1946 après son procès Jean Luchaire – né en 1901 – et sa fille Corinne Luchaire – née en 1921- vedette montante du cinéma condamnée à 10 ans d’indignité nationale , ses films disparaissant des salles (revoir « Prison sans barreau»de Léonide Moguy 1938) .
Aucun doute sur l’issue du film ,Jean Luchaire est exécuté en mars 1946 aux premières images du film et sa fille presque réduite à la misère , elle est la voix OFF du film : le propos du réalisateur est d’essayer de comprendre comment un homme , d’un milieu universitaire ( magnifiques scènes avec son père joué par le magnifique André Marcon accablé de voir son fils se perdre ainsi ) pacifiste , journaliste ( il fonde le mensuel Nouveau Temps en 1927) introduit dans les milieux de la radio et du cinéma , convaincu de l’amitié franco -allemande, même après l’élection d’Hitler en 1933, comment cet homme at-il pu se compromettre ainsi jusqu’à devenir le véritable patron de la presse sous l’Occupation et le chantre de la Collaboration
La première partie du film montre l’enthousiasme des années Trente , son amitié avec Otto Abetz jeune peintre allemand francophile et les débuts de la carrière de Corinne . On ne voit ni la montée d’Hitler, ni la violence de son régime et on assiste à un engrenage que l’acteur Jean Dujardin montre très bien dans son jeu très retenu , est-il conscient de son infamie ? Es-ce l’argent qui l’attire , la notoriété , un nouveau journal ? Son amitié avec Otto Abetz nommé ambassadeur du Reich à Paris est -elle le moteur de ce processus ?
La seconde partie montre cette collaboration , sans en montrer les conséquences, l’étoile jaune, les rafles , la déportation , la guerre ; c’est plutôt comme un étourdissement de fêtes, de compromissions , de menus services à des articles ignobles sur les Juifs qu’il ne signe jamais lui-même ! Son journal Les nouveaux Temps dès 1940 est financé par le Reich qui contrôle toute la presse et subordonne le pays . Pas de repère chronologique sur la guerre , tout est centré sur cette déchéance à la fois morale et physique , père et fille condamnés par la tuberculose : oui de nombreuses scènes réalistes de maladie , toux, crachats sanguinolents , soins, sanatorium peuvent être trop répétitives mais métaphore de cette dégringolade dans l’horreur ou de l’échéance fatale, dissimulée sous des fêtes, d’orgies organisées par l’ambassade d’Allemagne.
Troisième partie, le déchéance , la fuite à Sigmaringen en 1944 , toujours le père et la fille lors aussi de leur arrestation, le procès en février 1946 et un superbe réquisitoire du juge interprété par Philippe Torreton . Que savaient -ils ? On voit Jean Luchaire obtenir des laissez-passez pour des Juifs , ne pas dénoncer une imprimerie clandestine , cela suffit-il à le dédouaner ? Que pensait -il vraiment ?
Ce film très long 3H19 met le spectateur sans cesse en état d’alerte , de réflexion , comment est-ce possible ? Tout pour l’appât du gain ? Si certains de son journal sont convaincus par ce qu’ils publient Jean Luchaire semble toujours en retrait et Corinne dit n’avoir rien su . La phrase de Léonide Moguy quand il la retrouve en 1948 résume tout « qu’as-tu fait pour savoir ? ».
Un film à voir, un film qui interpelle sur cette banalisation du mal, sur cette descente aux enfers , un film qui donne envie d’en savoir plus sur ces personnages , la biographie de Jean Luchaire par Cedric Meletta , le livre de Corinne « une drôle de vie » , la carrière de Léonide Moguey qui a lancer tant d’autres artistes , d’autres films (Le chagrin et la Pitié ), d’autres livres ….sur l’homme happé par les évènements, aveuglé et sensible à des idéologies nauséabondes . Et pourquoi ?
La dernière phrase du film est « Il nous reste le cinéma » ses rayons et ses ombres, le cinéma comme un moyen d’analyse et d’éducation et je voudrais finir par cette scène splendide et terrifiante du retour des cendres de l’Aiglon aux Invalides en décembre 1940 avec le Requiem de Mozart , un grand moment de cinéma et peut-être déjà l’échec de la Collaboration entre Hitler et une France occupée .
Sylviane Wichegrod – Maniette
Pour écouter l’émission « Clap cinéma » revenant sur le film « Les rayons et les ombres » : https://radioallianceplus.fr/podcast/le-clap-cinema-de-anne-et-laura-n6/